Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Billet #5

Alors, quelles sont les nouvelles ? Pour le moment statu quo – chacun déploie ses stratégies pour se protéger, et garantir a minima la continuité. Le labo est l’espace qui réunit. Le reste, comme toute la société, est à l’éclatement, la dispersion, l’isolement.

  1. Miguel revient sur les expérimentations dans l’espace public. Nicolas continue de résister : ce n’est pas son espace de travail habituel, pour eux il y a toujours convocation, invitation du public et reconstitution de l’espace scénique, et de son cercle de protection. Evidemment là, Miguel propose un autre exercice. Il faut chercher l’articulation de la recherche avec le quartier : concrètement les formes, la circulation, l’organicité du quartier. Ce qui résiste. Créer la turbulence et observer ce que ça provoque. Puis travailler les formes organiques avec les habitants.

Pourquoi ne pas imaginer une connexion avec le projet de Nicolas Frize à la Citadelle ?

  1. Où est l’unité Qu’est-ce que c’est la sensation d’être soi ? Si on en croit les promoteurs de la robotique, il n’y a pas d’unité, la sensation d’être soi est un module en soi, qu’on ajoute. C’est le monde de l’information : il n’y a pas d’unité il n’y a que des agencements d’informations. L’ADN ne vient de personne et ne s’adresse à personne. C’est l’entière dislocation. Ce qui fait unité, en neurophysiologie, c’est une instance monitoring, qui fait du sens entre des modules, mais il n’y a pas d’unité.

La question que posent les philosophes taoïstes ou les néo-platoniciens, c’est justement la question de ce qui unit, de l’unité originelle. Il faudrait créer des objets artistiques qui permettent de comprendre ça.

Le monde s’est détissé le jour où l’homme a pris le cerveau comme objet d’étude. (voir Damasio, Olivier Saxe). L’hybridation, en soi n’est ni, nipas, tragique – mais que sera l’unité, où sera-t-elle ?

Quels sont les processus qui forment l’unité. Les artéfacts sont modélisés et fonctionnent, qualitativement, différemment du vivant. Il y a une interface avec le vivant mais pas de compréhension du vivant. Comment faire pour que le modèle artéfactuel ne colonise pas le vivant ? La robotisation de la vie attaque l’unité. Il faudrait explorer d’un point de vue artistique ce qu’est cet interface avec le vivant, et quelle est la différence entre l’artéfact et le vivant.

Le théâtre dans la post-modernité c’est entrer dans l’œil de la caméra. (c’est le nouveau sacré, la caméra, l’œil de la caméra). Ce n’est plus fait pour les spectateurs. Normalement, dans cette dislocation, l’art vivant n’a plus de place. Hypothèse : est-ce que ça ne serait pas une des interfaces ? On pourrait reprendre le film d’En Guise de divertissement et essayer de voir où passe l’unité, qu’est-ce-qui se passe avec le public, à quel moment ?

On refuse la dislocation et la destruction du vivant. Certains estiment que la technique est une « espèce » comme une autre, et qu’elle colonise l’espace. Les idéologies ne durent pas, mais la technique ?

Aujourd’hui la manifestation de l’organique, de l’unité, est à 90% dans la souffrance. On ne la retrouve en positif que dans l’art.

Or s’il y a unité, il y a sens. Il faut trouver les invariants. Les isoler. Invariants = ce qui explique la manifestation de « la chose » mais qui n’est pas « la chose ». (cf Tao).

Les invariants repérés :

–        La clôture opérationnelle : dans un organisme il y a le soi et non-soi
–        Le comportement propre non adaptatif (fait ce que son espèce fait, même au risque de sa propre disparition pour garantir la survie de l’espèce)
–         La rétention/propension : l’organisme est toujours retenu par son histoire, il n’est jamais dans une « actualité » totale, il est sans cesse tiraillé entre la rétention et la propension.
–        Perception/aperception : il y a un échange moléculaire avec le milieu, l’organisme créé des molécules qui interagissent en permanence. Il y a aperception dans l’après-coup, le soi de l’organisme entérine le fait que des choses sont en train de se passer qui ont un sens pour l’organisme lui-même. Leibniz : quand j’entends les vagues, je perçois les milliers de gouttelettes qui forment la vague, j’aperçois le bruit de la vague. Il y a création de sens à partir de la perception. Des allers-retours vers des mécanismes non-logiques. Puis je me rends compte que je suis en train de penser. L’artéfact à l’inverse est toujours dans l’actualité immédiate.
–        L’organisme est moyen et fin de lui-même

  1. Comment intégrer la négativité ? Pour que l’art parle directement aux personnes, faut-il s’adresser à ce qu’il y a de barbare dans la personne : le sexe, les tripes … faut-il faire le deuil de la rationalité ?

C’est peut-être trop tôt pour le théâtre organique comme le fait le théâtre inutile, peut-être qu’il faut énoncer clairement les hypothèses, pour passer un peu par le sens. Au moins dans le cadre du labo.

  1. Lecture des néo-platoniciens

La réflexion des néo-platoniciens est proche de celle des philosophes taoïstes (comme Leibniz et Spinoza). Ils cherchent à comprendre comment tout l’existant participe à l’être de l’être (à l’opposé de Heidegger qui oppose l’être et l’étant. Pour lui l’être c’est la langue, on peut concevoir l’être dans sa pureté, il sépare le bien du mal, comme les platoniciens).

Le Tao = ce que Miguel appelle la partie intensive. On peut le définir par :

–        La manence = le non-être total, on ne peut le définir qu’en disant ce qu’il n’est pas

–        La procession : du non-être vers plus d’être, il y a une dégradation de l’un, un oubli de l’un, le mouvement éloigne du non-être

–        La conversion (chez les taoïstes c’est nommé « l’homme véritable »), on peut se tourner vers le non-être malgré le présent : ce qui ne veut pas dire « sortir du monde » parce qu’il n’y a rien hors du monde.  C’est-à-dire, comment dans le monde tel qu’il est tu peux travailler sur l’inutilité, le non-sens, je dois toujours être en contact avec l’inutilité de la chose.

On peut dire que les néo-platoniciens répondent à Mac Beth : il n’y a pas que « du bruit et de la fureur », ce n’est pas dire qu’il n’y a pas de sens, mais dire qu’il n’y a pas de multiple pur, il y a toujours un « un ». Le robot est multiple pur, il n’a pas un « un ». Or le phénomène de la vie c’est un phénomène unitaire. On ne peut pas dire que « l’un » existe mais il est la condition de l’existence. Il y a quelque chose comme un principe organisateur, organique, qui n’existe pas, en soi, c’est le non-être comme manence. C’est un principe de négativité. Le non-être n’est pas l’aléatoire, l’aléatoire c’est produire de l’ordre à partir du désordre, c’est encore une philosophie du plein. L’aléatoire c’est la théorie de la science. Chez les robots il y a de l’émergence, de l’aléatoire, de qualités non-programmées. Mais pas de non-être.

Les hypothèses de l’un : il y a quelque chose qui insiste mais qui ne se développe pas, un principe de non-progrès. Si l’un ne se manifeste pas dans ce que l’on construit alors c’est la mort.

Comment penser l’organicité nouvelle, une multiplicité sans centre, qui n’est pas dispersion, une pensée de la participation. Le semblable s’unit au semblable, l’un est toujours une activité, une mise en mouvement dans le non-agir.

Il y a de la mise en abîme … « Celui qui marche sur la tête, Mesdames Messieurs, a le ciel en abîme sous lui » P. Celan.

Il y a, pour moi, la sensation de toucher enfin l’essentiel, mais chaque fois, il s’échappe au moment où je pense le toucher … les questions se précisent. Et le rôle de l’art aussi, dans tout ça. Et le territoire … continuer à avancer malgré tout, parce que ce qui se joue dans cette recherche est bien plus profond, plus important que le présent factuel …

Agnès Houart

24/03/14