Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Billet du 22 Novembre 2013

Aujourd’hui la situation est un peu chaotique. Des conflits internes au lieu d’accueil de la recherche rendent celle-ci instable. Qu’est-ce qui naît du chaos, si ce n’est de l’inattendu ?

 Alors on installe le rituel, pour se protéger, un peu.

15h30, on sonne, on s’annonce. Ascenseur-cercueil. Et c’est parti. Points d’organisation et protocole, synthèse de la réunion d’entre-deux. Dans 1 heure trente il y aura la pause gâteaux-boissons. Dans 3 heures la conclusion. Le rituel est sobre.

Les formes épocales. Hypothèse lourde.

Les neurosciences ne font pas époque parce qu’elles n’ont pas de limites, pas de frontières et donc : pas de formes. Les formes ne sont possibles qu’à la condition qu’il y ait limite.

Au TJP à Strasbourg Nicolas et Norbert ont présenté le Labo Art et époque, dans une rencontre-exposition de tous les labos liés à la marionnette. Les autres labos sont des labos de recherches pragmatiques (expl : comment manipuler l’eau?)[1]. Les marionnettistes, les artistes, vont à la rencontre des scientifiques du côté du réductionnisme (comprendre comment la chose fonctionne en la découpant, la séquençant). Comme beaucoup d’espaces consacrés à la relation art et sciences. Le laboratoire art et époque ne se situe pas du côté du réductionnisme[2] mais de la recherche des formes qui marquent l’époque et de l’hybridation. Parce que le réductionnisme amène à l’abandon du sujet comprenant, les scientifiques ont renoncé à comprendre (le sens, pourquoi cette recherche, où elle mène, quelle éthique développe-t-elle…) pour pouvoir être dans le faire. C’est l’hypothèse scientifique de René Thom. Quelle compréhension globale du monde est partagée. Est-ce que ça a toujours été comme ça, à travers les temps, de ne plus être en capacité de comprendre globalement le monde. De ne plus chercher à le comprendre. Est-ce que l’employé de banque il y a 50 ans avait une perception globale du monde, reliait-il son petit monde de gestes quotidiens à une compréhension globale du monde ?

De toute façon, la vie ne sert à rien. La science, qui cherche à comprendre le monde, est forcément contemplative. C’est pour ça qu’aujourd’hui il n’y a plus vraiment de sciences, il y a de la technique. Parce qu’il n’y a que de l’utile, et plus de contemplation.

Dans notre époque il y a une remise en cause de la question de la compréhension. Le savoir est ultra-spécialisé, et du coup, parcellaire.

A la réunion entre-deux, des personnes renvoient à l’impuissance et à la culpabilité (le monde va mal, et on ne fait rien, on n’arrive à rien faire) – le discours de l’impuissance qui provoque plus d’impuissance. Et un jeune, un étudiant dit «  vous m’agacez, moi je pense que j’ai les moyens d’agir sur le monde » il va les inventer, les réinventer, les moyens d’agir, parce qu’il n’est pas dans le sentiment de l’impuissance. Les plus anciens veulent trouver vite les moyens d’agir sur le monde, l’urgence d’agir. Mais si c’est très important, on ne peut pas être dans l’urgence. On devrait plutôt être dans la contemplation, c’est une forme de résistance. Et dans la contemplation, tout à coup, on trouve les moyens d’agir. Mais jamais dans l’urgence.

Les systèmes se révèlent à eux-mêmes, mais comme on fait partie du système, on ne les voit pas. (Les termitières se construisent avec l’addition de chaque termite. Le tout compose une forme dont personne n’a le plan.)

Le Laboratoire de plateau va permettre de travailler sur la question des limites, de la frontière. Depuis un siècle il y a une déconstruction de l’art. On dit l’œuvre incomplète dans qu’il n’y a pas l’élément de certitude aléatoire qu’est le regard du public. Mais elle n’est jamais complétée entièrement avec l’œil ou le corps de l’observateur. L’observateur participe-t-il à l’objet observé ? Aujourd’hui on cherche une convocation (une provocation) du public au-delà de l’excellence de l’œuvre, ou plutôt là où avant l’excellence de l’œuvre se suffisait.

En sortant du spectacle En guise de Divertissement, les gens disent « on ne comprend pas. » C’est que le Théâtre inutile convoque la déstructuration du public : il n’y aura pas un produit fini pour le public, parce que c’est une excellence « désarticulante », nous lâchons prise de l’unité de l’intérieur de soi. C’est une trace de cette époque ou on renonce à comprendre si les éléments ne sont pas réduits, et on n’est plus capable de chercher par soi-même la compréhension globale du monde. Ou de chercher ce qui nous atteint, ce qui nous affecte, au-delà du comprendre technique.

On en est encore au tout début de ce laboratoire de recherche Art et Epoque. On a hâte de voir vivre le Labo de plateau. Alors on laisse des traces sous forme de petits billets. Pour les jours où on se sera perdus dans le chaos. On reviendra sur nos traces, comme le Petit Poucet, pour se souvenir de ce que l’on cherche. «en revenant sur nos pas, on s’apercevra qu’on est déjà passé par là » (Je site Derrida, mais de mémoire !)

Alors, en rentrant, j’ai nourri mon levain, comme tous les jours depuis bientôt cinq ans, et je l’ai mélangé à la farine pour faire lever la pâte et cuire mon pain demain midi. Je n’ai pas cherché à comprendre le procédé chimique qui permet à la pâte de lever, ou la réaction microbienne qui fait que le pain existe – parce que je m’en fous, et que je préfère me perdre en contemplation en le regardant lentement prendre du volume.


[1] Enfin, Norbert n’a pas la même perception, il pense qu’il y a aussi des recherches épistémologiques, pas que pragmatiques dans ce qui a été présenté à Strasbourg

[2] Le réductionnisme ne concerne pas que les neuro sciences, mais bien le paradigme global de cette époque qui dit qu’il n’y a pas de globalité