Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Séminaire – 1er juin 2015

Nous sommes 22 pour ce dernier séminaire de la saison. L’objet est d’approfondir le « Mamotreto ». Miguel Benasayag nous expose un schéma de pensée qui permet de comprendre l’unité du vivant dans une époque caractérisée par la dispersion. Il ne faut pas comprendre le vivant à travers des sphères isolées comme « la place du vivant dans l’urbanisme », mais bien appréhender le vivant comme un organisme ou une pensée qui forme un tout.

Notre hypothèse centrale est que l’art permet d’avoir accès à une problématique de l’époque. Cette problématique se retrouve dans l’évolution de la peinture, de la musique ou encore dans la sculpture et permet de déterminer les différentes esthétiques et les différents mouvements qui ont caractérisé les époques traversées. De l’économie, de la science à l’art, chaque époque comportent une manifestation particulière dans chacune de ces activités. Notre recherche de la place du vivant dans le spectacle vivant nous interroge sur ce qui fait unité dans l’art.

Miguel Benasayag nous présente la nécessité de comprendre ce qui fait unité dans le vivant, et de ne pas penser en terme de fragments ou de recherche isolés. Admettre la complexité et penser l’unité est un questionnement essentiel de l’art. En science et en biologie une question similaire se pose : « Qu’est-ce que la vie ? ».

Où sont les limites de la vie ? Cette question n’est pas uniquement scientifique. Elle vient interroger tous les champs de recherche qui fondent ce socle commun du vivant.

  • La théorie de l’information :

Une des caractéristiques importantes de notre époque est la déconstruction et la dématérialisation du monde dans lequel nous évoluons. La théorie de l’information apparaît comme une théorie centrale qui prône l’information comme une connaissance.

« L’idée centrale de notre époque est le fait que je peux voir n’importe quel objet et le dissoudre dans un modèle digital. Dans notre monde tout est information. On est rentré dans un mode de pensée et de transformation où ce que nous pensons comme matière ou corps n’est pas autre chose qu’une quantité d’informations qui est possible de modéliser. » Miguel Benasayag.

La théorie de l’information est au cœur de la modélisation digitale. Cette dernière étant une révolution anthropologique majeure tout comme l’émergence de l’écriture et de la langue au sein de l’humanité.

  • La macro-économie :

Tout comme la théorie de l’information, la macro-économie est symptomatique de notre époque. Elle procède par modélisation de l’ensemble de l’existant. Elle modélise les matières premières, matières par le travail des hommes.

Si le modèle mercantiliste appréhende l’argent comme un moyen de transfert de marchandise, le capitalisme lui se sert de la marchandise comme un moyen de générer de l’argent. Le néolibéralisme et la macro-économie cherchent seulement à générer de l’argent ; la marchandise est perçue comme un bruit dans le système.

Au cœur du néolibéralisme, notre époque pense le vivant comme une barrière. On cherche un modèle organique afin de le modéliser. Nous assistons à une virtualisation du monde.

  • Quelle est la limite structurelle de la modélisation digitale ?

L’espèce humaine en tant qu’espèce animale rencontre trois ruptures : la langue, l’écriture et la digitalisation.

La langue :

Elle n’est pas là pour communiquer. La langue permet d’exprimer des choses afin de les rendre possibles. La langue tout comme le système immunitaire permettent de réguler les fonctionnements. Cette régulation des fonctionnements permet de s’accorder à travers des signes. La langue émerge d’un soubassement large et profond. C’est-à-dire qu’elle est territorialisée et émerge de situations géographiques et historiques. La langue est vivante dans le sens où le soubassement profond existe et la structure.

L’espèce humaine comme la langue ne peut pas être pensée de manière isolée. L’espèce humaine est une espèce attrapée dans un tout qui compose le vivant. La représentation du vivant et de langue appartient au champ des mixtes du « Mamotreto », la représentation que nous en avons appartient exclusivement à notre vision humaniste.

L’écriture :

L’écriture comme la langue change l’évolution de l’Humanité. De l’émergence des signes aux écrits, nous assistons à une mutation qui traverse les époques. Dans les sociétés passées, l’écriture est surtout composée de signes. Ces signes représentent un objet afin de communiquer sur celui-ci, la mutation s’opère des signes vers l’écrit qui devient en soi une nouvelle représentation de la réalité par l’Homme.

L’écrit tout comme la langue sont corruptibles, car on croit que l’écrit est une vérité comme l’utilisation de certains mots dans la langue.

  • Le Mamotreto :

Mamotreto

La langue et l’écriture sont deux émergences du champ des mixtes. Il y a une conflictualité entre le champ des mixtes et le champ biologique. Cette conflictualité agit où l’émergent essaye de devenir la vérité du soubassement profond. Nous assistons donc à une conflictualité sans solution qui règne. La relation entre la langue et le vivant, mais également la relation entre l’écriture et le vivant, a permis une forme de régulation dans nos sociétés. Cette régulation se traduit en milliers d’années ; une évolution lente et conflictuelle où le vivant colonise la langue et l’écriture.

Cependant, l’émergence de la digitalisation comme troisième forme anthropologique majeure ne cherche pas la conflictualité ou une forme d’évolution avec le vivant. Elle le colonise. Nous voyons dans la taxinomie, science de classification des espèces, que « ce qui permet de dire que le cochon et l’hippopotame appartiennent à la même branche est le fait que leurs sabots est fendues ». En permanence ces faits se modifient, les espèces changent, évoluent et passe d’une branche à une autre. Tout découpage du champ du vivant correspond au champ des mixtes, car c’est notre projection et savoir à travers nos croyances communes qui permettent d’établir ces constats.

La caractéristique du vivant, et plus particulièrement d’un organisme, est qu’il se reproduit lui-même, il est autopoïetique. Un organisme capture dans son environnement ce qui est disponible pour reconstruire en permanence son corps. Nous pouvons comparer un organisme au champ des mixtes, car il fonctionne de la même manière, mais il n’est pas autopoïetique.

Pour exister le champ des mixtes à besoin de capturer du vivant pour exister.

  • La pensée :

La question d’Alan Turing est de se demander : « Est-ce qu’une machine peut penser ? »

À propos de la pensée, Miguel Benasayag explique qu’il faut comprendre que le cerveau ne pense pas, tout comme la machine ne pense pas.

Si nous arrivons, dans l’avenir, à construire une machine qui pense, c’est complètement différent du cerveau, car ce dernier ne pense jamais.

La pensée est une combinatoire. C’est-à-dire que le cerveau participe à la pensée. Le cerveau tout seul ne peut pas penser. Il faut prendre en considération la complexité : le cerveau est situé dans un corps, ce dernier étant situé dans un environnement. Le cerveau comme d’autres parties du corps participe à la pensée. L’exemple du ventre comme un deuxième cerveau illustre cette complexité de la pensée. C’est pour cette raison qu’il est difficile de croire qu’une machine isolée puisse penser, car nous n’arrivons pas à la saisir.

La difficulté de modéliser le vivant :

Miguel Benasayag prend l’exemple d’un individu qui part en vacances en Tunisie sans se soucier de son environnement et un journaliste qui étudie l’environnement de la Tunisie en n’y étant jamais allé. Le journaliste disposera avec certitude de plus d’informations que le « vacancier ». Cependant, ce dernier aura introduit son corps en Tunisie, son corps reçoit alors un nombre d’informations non codées propres au vivant.

« Il y a un tas d’informations dans son corps que la communauté scientifique ne reconnaît pas aujourd’hui en tant que bruit non modélisable. Le fait de mettre le corps quelque part ne peut s’expliquer et ne peut être modélisé. Tout ce qui n’est pas codifiable est le bruit dans le système » Miguel Benasayag.

  • Emotion dans le champ biologique.

Nous savons que nous sommes capables de provoquer au niveau du champ biologique des émotions. Nous savons que l’amour est propre au vivant néanmoins une machine peut stimuler un être humain et le « faire ressentir cette émotion ». Le cerveau ne peut pas faire la différence entre la simulation et la réalité. Pour cette raison, le centre du plaisir à l’endroit du cerveau lors d’un orgasme peut être provoqué par une machine ou un rapport vivant.

« Nous sommes à un niveau de cartographie physiologique du cerveau où l’on peut dire que je peux provoquer les sensations de l’amour ou encore de la haine » Miguel Benasayag

Ce que notre culture est en train de perdre c’est la différence entre le champ des mixtes et le champ biologique. Tout ce qui passe dans le champ biologique est interprété dans le champ des mixtes. Les choses considérées comme importantes ne sont pas autre chose que le microfonctionnement au niveau cellulaire. Il faut comprendre le fonctionnement entre le champ biologique et les particules élémentaires.

« Quand on dit que le cerveau est capturé par la pensée, on dit la même chose pour les affects, le cerveau et les corps sont capturés pour une combinatoire que l’on appelle l’amour. Le cerveau ne pense pas et ne ressent pas l’amour, mais y participe. » Miguel Benasayag

Nous négligeons l’impact du champ des mixtes au niveau du champ biologique. En effet, si nous prenons l’exemple de la performance qui émerge du champ des mixtes, cette influence touche indéniablement le champ du vivant. Cette notion de performance influence la relation sexuelle entre les humains. La relation s’accroche à la pensée et à la langue. Cette notion de performance ignore la découverte de la sexualité et entraine des changements de comportements du vivant.

Tout comme le fait de « prendre un café » ce qui est important n’est pas la finalité, ou la rapidité qui permet d’avoir un café. Ce n’est pas la performance dans les relations et la finalité des actions qui caractérisent le vivant, mais bien ses fonctionnements. L’enjeu de « prendre un café » est le rituel qui l’entoure, de sa conception au partage du moment. Le café est un moyen et non pas une finalité.

« L’homme est une plante dont les racines sont dans les cieux et non pas dans la terre » Platon.