Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Fiche de lecture « Par-delà nature et culture » de Philippe Descola

Le livre est très agréable à lire avec beaucoup de descriptions et d’exemples qui le rendent simple à la lecture – la fiche de lecture elle, pourra paraître rébarbative !

La nature est une construction, ou plutôt le fait que l’homme soit extérieur à la nature, la séparation des humains et non-humains, en occident, peut être datée (16ème siècle). Cette séparation a permis l développement de la science et s’est imposée comme norme universelle. Or cette opposition n’est pas universelle et elle ne date que de quelques centaines d’années.

Descola va s’appuyer sur l’étude des indiens Jivaros d’Amazonie (animistes) et des aborigènes australiens (totémistes) pour démontrer que le rapport homme-nature, séparation vivant-non-vivant est une construction.

Par exemple chez les indiens Jivaros, il n’y a pas de distinctions tranchées entre les humains d’une part et bon nombre d’espèces végétales ou animales d’autre part. La plupart des entités sont reliées les unes aux autres dans un vaste continuum par des principes unitaires. L’environnement n’est pas objectivé comme une sphère autonome, certains éléments sont traités comme des personnes dotées de qualités cognitives, morales et sociales. Avec une capacité à la métamorphose, il y a l’apparence, extérieure, transitoire, et l’intériorité.

Ce qui est problématique au fond, c’est qu’au lieu de considérer notre cosmologie[1] comme une parmi d’autres, on part du postulat que c’est cette vision spécifique qui est la réalité et on l’impose au monde et on réexplique l’histoire des autres civilisations à l’aune de cette cosmologie particulière.

Puis il va définir en remontant en amont des schèmes de structuration des collectifs – vers la matrice originaire où les habitus prennent source, le petit nombre de schèmes de pratiques intériorisés synthétisant les propriétés objectives de toutes relations possibles entre humains et non-humains, il repère 2 modalités fondamentales de structuration de l’expérience individuelle et collective :

  1. Les modes d’identification (par rapport à soi, par rapport aux autres)
  2. Les modes de relation

Les modes d’identification

C’est ce qui nous permet d’établir les continuités et les discontinuités à l’intérieur de notre environnement. En imputant (ou en déniant) une intériorité, une intentionnalité propre et une physicalité.

Il repère 4 ontologies[2]

Animisme : ressemblance des intériotés, différences des physicalités (expl les jivaros)

Totémisme : ressemblance des intériotés, ressemblance des physicalités (expl aborigènes d’Australie)

Analogisme : différences des intériorités, différence des physicalité (expl Chine)

Naturalisme : différence des intériorités, ressemblance des physicalités (expl occident)

Chez les animistes les plantes et animaux sont pourvus de l’intentionnalité, de la subjectivité, de la parole parfois, des affects et des qualités sociales (hiérarchie, statut …), les humains tissent avec eux des rapports sociaux.

Les systèmes relationnels sont subordonnés aux réalités ontologiques.

Chez les totémistes : (entendu comme ontologie pas comme méthode de classification) il y a une association de groupe entre des personnes humaines et non-humaines qui partagent la même intériorité et la même physicalité (ils sont faits de la même matière – il y a une fusion entre les humains et les animaux de leur totem). Les membres humains d’une classe totémique partagent un ensemble de propriétés substantielles et matérielles qui leur sont propres, le totem incarne de façon exemplaire les attributs particuliers de comportement, d’humeur et d’apparence reconnus aux humains qu’ils représentent.

Le naturalisme est le pendant (contraire) de l’animisme : il part d’un postulat d’unité de la nature dans laquelle il y a des diversités de manifestations individuelles et collectives de la subjectivité. Ce qui différencie les humains des non-humains c’est la conscience réflexive, la subjectivité, le pouvoir signifier, la maîtrise des symboles et du langage, qui diffère d’un peuple à l’autre par sa culture.

L’analogisme est un mode d’identification qui fractionne l’ensemble des existants en une multitude d’essences, de formes et de substances séparées par de faibles écarts, on recompose le système des contrastes initiaux dans un dense réseau d’analogies. Il y a un rêve de complétude (tout est dans tout) qui procède d’un constat d’insatisfaction. La différence est l’état ordinaire du monde et la ressemblance le moyen de le rendre intelligible et supportable.

Les usages du monde

L’organisation sociale n’est pas ce qui explique mais ce qui doit être expliqué. La séparation entre le naturel et le social est très récente. Il faut donc envisager les différents modes d’organisation et cosmique comme la question des distributions des existants dans des collectifs : qui est rangé avec qui, de quelle façon et pour quoi faire.

Pour les animistes : les humains et les non-humains vivent dans des collectifs possédant une structure et des propriétés identiques. Tous les existants ont une vie sociale propre (par expl même les ombres en Sibérie orientale). Les humains nouent des relations avec les autres collectifs sur la base de normes communes à tous. Les relations ne sont pas des métaphores.

Pour les naturalistes : c’est le + évident pour nous puisqu’on est baigné dans cette ontologie. Les humains sont distribués au sein de collectifs différenciés par leur culture excluant ce qui existe indépendamment d’eux = la nature. (ce dogme est rarement questionné)

→ Ces deux ontologies érigent les collectifs humains en modèle général des collectifs mais le font différemment, chez les animistes les non-humains partagent la même condition que les humains (antropogénique), chez les naturalistes les non-humains sont définis par leur défaut d’humanité (antropocentrique).

Pour les totémistes : humains et non-humains sont distribués conjointement dans des collectifs isomorphes et complémentaires.

Pour les analogistes : l’ensemble des existants est tellement fragmenté que les singularités peuvent emprunter plusieurs voies. Ce sont toujours des unités d’un collectif plus vaste puisque co-extensif avec le monde. Cosmos et société sont indiscernables.

Métaphysique des mœurs

Descola ne présume pas l’existence d’un sujet universel : il va chercher ce qui en tient lieu dans chaque mode d’identification.

Chacun des « sujets protéiforme » va être confronté à des questions métaphysiques et épistémologiques qu’il va tâcher de résoudre. Les formulations des questions et les réponses apportées ne sont valables qu’à l’intérieur de sa propre ontologie.

La question principale des animistes : comment s’assurer que des non-humains humanisés ne soient pas vraiment des humains ?

La question principale des naturalistes : Il y a un universalisme naturel compréhensible mais réalités culturelles tellement différenciées que l’intersubjectivité est très difficile entre humain et impossible avec les non-humains.

La question principale des animistes : comment singulariser sans ambiguïté des individus humains et non-humains fusionnés au sein d’un collectif, comment séparer des existants amalgamés dans une classe hybride par l’effet d’un mode d’identification qui minimise les discontinuités ?

La question principale pour les analogistes : tout est dans le tout, donc à l’inverse du totémisme il faut réussir à amalgamer des entités singularisées. Comment agréger des existants dans un mode d’identification qui met l’accent sur les discontinuités ?

Descola propose un « universalisme relatif (dans le sens se rapportant à une relation). Les relations de continuité et de discontinuité, d’identité et de différence, de ressemblance et similitudes que les humains établissent partout entre les existants au moyen des outils hérités de leur phylogenèse : un corps, une intentionnalité, une aptitude à percevoir les écarts distinctifs, la capacité de nouer avec un autrui quelconque des rapports d’attachement ou d’antagonisme, de domination ou de dépendance, d’échange ou d’appropriation, de subjectivation ou d’objectivation. L’universalisme relatif n’exige pas que soient donnés au préalable une matérialité égale pour tous et des significations contingentes, il lui suffit de reconnaître les saillances du discontinu dans les choses comme dans les mécanismes de leur appréhension et d’admettre, au moins, par hypothèse, qu’il existe un nombre réduit de formules pour en tirer parti, soit en ratifiant une discontinuité phénoménale soit en l’invalidant dans une continuité. »

Les modes  de relations

Les modes d’identification ont définis un style spécifique de rapport au monde. A l’intérieur il y a de nombreux collectifs qui se distinguent par les liens que les existants créent entre eux. Les modes de relation sont, eux, des schèmes intégrateurs. Ce sont souvent sur ces modes différents de relations qu’on distingue les différents collectifs.

Descola isole 6 type de relations qui jouent un rôle prépondérant dans les rapports entre humains et entre humains et non-humains : l’échange, la rpédation, le don, la production, la protection, la transmission. Ces modes de relations vont moduler chaque mode d’identification. On peut distinguer deux groupes de relations :

–        Celles qui sont potentiellement réversibles entre des termes qui se ressemblent (l’échange, le don, la prédation)

–        Celles qui sont univoques fondées sur la connexité entre des termes non équivalents (la production, la protection, la transmission)

Le don est différent de l’échange. Dans le don il n’y a pas de contrepartie obligatoire, ça s’appuie sur la confiance, il est inconditionnel. Il n’y a pas réciprocité mais transfert. Dans l’échange il y a forcément contrepartie et réciprocité. Dans certains collectifs, le don est dominant.

Tout comme les modes d’identification, les modes de relations ne sont pas hégémoniques : il y a des dominantes mais on retrouve aussi les autres en mode mineur.

La prédation c’est le mécanisme central de la préservation du vivant. La proie est la condition de survie. C’est unilatéral.

La production : si c’est « évident » dans les sociétés occidentales, ça l’est moins partout ailleurs. En occident le modèle de la production est inquestionné depuis la bible et la pensée grecque. Or dans les autres sociétés la production n’est pas une action de l’homme sur un matériau inerte. Par expl chez les Achuar (animistes) les femmes ont un commerce de personne à personne avec les plantes (à égalité).

Quelles sont les combinaison possibles entre mode d’identification et modes de relations ? Il va faire la démonstration sur les indiens d’Amazonie. Le reste se fera par comparaison.

Les cultures et civilisations font preuve d’une remarquable permanence lorsqu’on les envisage du point de vue des « visions du monde », des styles de comportement et des logiques institutionnelles. Les transformations se font sur plusieurs générations et sont imperceptibles pour ceux qui les vivent. C’est un mode mineur de relation qui devient petit à petit le mode majeur. Et qui amène une transition vers un autre mode de représentation.  Le plus souvent suite à des mutations des systèmes techniques (l’élevage, l’agriculture …). Ce n’est pas le progrès technique en soi qui transforme les rapports que les humains entretiennent entre eux et avec le monde, ce sont plutôt les modifications parfois ténues de ces rapports qui rendent possible un type d’action jusqu’alors irréalisable ou inconcevable.


[1] Notre système de compréhension de l’origine et du fonctionnement du monde

[2] Système de propriété des existants qui sert de point d’ancrage à des formes contrastées de cosmologies, de modèles du lien social et des théories de l’altérité et de l’identité

Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Séminaire – 7 décembre 2015

Les liens subtils.

Nous commençons par rappeler de la problématique centrale de notre époque, à savoir l’incapacité à comprendre les liens subtils, les liens organiques. On entend par cette expression de liens subtils ceux qu’on ne peut pas modéliser dans un modèle digital, qu’on ne peut pas comptabiliser. L’hypothèse centrale de la recherche scientifique est que tout est information, donc tout est quantifiable, comptabilisante, modélisable.
Prenons l’exemple du chien : On pourrait dire qu’on peut remonter un chien après l’avoir démonté dans la mesure où on a créé un modèle digital du chien. Il s’agit de recueillir toues les informations du chien, les modéliser, et ensuite étudier les mystères du chien à l’intérieur du modèle. Et c’est ce modèle qui prévaut aujourd’hui, et qu’on appelle la « paillasse sèche » (l’avantage de la simulation digitale est qu’il n’y a plus besoin de torturer les animaux. Or, ce que nous appelons les liens subtils ici est qu’il y a quelque chose de non-calculable chez les vrais chiens, et que ce n’est pas un détail ! Nous reparlons brièvement de cette expérience sur les chiens auxquels on empêche de tourner sur eux-mêmes avant de se coucher, et du résultat désastreux engendré par cette interdiction.
Alan Türing disait que le calculable se calcule sur une base de non-calculabilité, et Giuseppe Longo dit que mêmes les mathématiques ne sont pas toutes calculables.
Nous évoquons alors le premier séminaire et l’exemple du feu rouge par rapport au mur. Le feu rouge donne une (vague) indication. Il est impredictible, situationnel : c’est possible de passer en théorie, mais compossible en pratique.
Le mur par contre est modélisable, calculable, prédictible.
Or tous les efforts de la recherche aujourd’hui consistent à rendre prédictible la « situation feu rouge ».
C’est ainsi que Google a établi un programme de prédictibilité du divorce en étudiant les mouvements de carte bancaire, et la fiabilité de ce programme est estimée à 85 %. Ici on ne tient pas compte des liens subtils qui peuvent provoquer les causes des divorces mais on se base uniquement sur une série de comportements prédictibles.
Nous citons Jean Petitot, épistémologue (qui fait partie du groupe des 10 composé, entre autres, de Michel Rocard et Edgar Morin) : selon lui, et pour tout biologiste actuel, il n’y a pas d’exception ontologique du vivant mais un saut dans la complexité moléculaire. On passe ici d’un monde de l’Ego à un monde LÉGO, la réalité étant trop complexe, une efficacité computationnelle directe se substitue au sens et à l’imaginaire. Autrement dit, il faut arrêter de penser en termes de concepts mais en termes d’algorithmes.
Nous prenons l’exemple de la grenouille : elle n’existe pas (ontologiquement parlant) mais elle est le résultat d’une série de processus, comme ces processus rétinaires qui lui permettent de tirer la langue quand elle repère des petits points noirs.
Un autre exemple, la bio-chimie de l’amour : l’amour existerait grâce à une série de mécanismes tels que les ocytocynes, ces hormones qui provoqueraient l’attachement. Il ne s’agit pas ici d’ensembles organiques mais de mécanismes disloqués qui existent par eux-mêmes.
Cette entreprise de sape des liens organiques résulte d’une tentation platonicienne depuis que l’humain est humain : en finir avec le corps. On voit bien, en suivant les grandes révolutions que sont l’apparition de la langue, puis celle de l’écriture, et enfin le processus de digitalisation actuelle, que nous nous dirigeons du corps vers le non-corps. Vouloir en finir avec le corps, c’est la tentation d’une nouvelle transcendance, celles de l’abandon de la douleur, de la souffrance, de la maladie, bref de la corruptibilité des corps.

La réalité quantique.

La découverte de la physique quantique au début du XXè siècle marque une révolution majeure dans le monde du mesurable, du quantifiable. Auparavant, dans la science dite galiléenne, l’effort était concentré pour établir des chaines de causalité, des chaines logiques, et il n’y avait de science que celle mesurable. Or la physique quantique pose des principes d’indétermination, comme si la nature jouait aux dés, et dit : « ce que tu veux mesurer n’existe pas ! »
Nous prenons l’exemple de la pêche pour illustrer les deux conceptions : dans la physique newtonienne (physique des corps), si je pêche et que je sors un poisson, c’est parce qu’il y avait un poisson dans le lac. En physique quantique, c’est parce que je mets ma ligne dans dans le lac que se matérialise un poisson.

Dans ce monde du tout mesurable, du tout quantifiable, on se rend bien compte qu’il y a un problème. Nous terminons cette séance en rappelant l’exigence d’une « pensée-feu rouge » (indication) plutôt qu’une « pensée-mur » (quantification), à savoir une pensée dynamique structurée par des liens subtils. Et de rappeler qu’au théâtre il existe un lien subtil de base, celui de poser une ligne rouge au sol et de dire : « je suis dans mon château d’Irlande ».