Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Réunion entre-deux – 16 février 2015

Pour ce moment, nous sommes dix à nous être réunis. Le public-chercheur est présent avec la participation de Françoise Quillet, directrice du Centre International de réflexion et de Recherche sur les Arts du Spectacle, mais également la présence de Ludovic Darras, comédien et de Norbert Choquet, plasticien.

  • Trois points structurent notre réunion :

  • Retour sur le dernier séminaire et la présentation du Mamotreto de Miguel Benasayag.

  • Réflexion autour de l’ouvrage «  La vie de la nature » de Maurice Maeterlinck.

  • Présentation du travail de la Compagnie Mossoux – Bonté autour de leur spectacle «  Les corps magnétiques ».

  • L’organisation collective des fourmis, une forme d’organicité qui nous questionne.

Nous avions vu lors de notre dernier séminaire, une vidéo qui met en parallèle le comportement en collectivité des fourmis et le comportement de robots qui ont été programmés pour reproduire les tâches de la fourmi. Qu’est ce que cela peut susciter comme question autour de l’organicité dans notre époque ?

Anne du public-chercheur nous précise que l’intelligence de l’homme a très peu de limites. La compréhension de la vie des fourmis en collectivités peut être une source d’inspiration pour nos sociétés humaines.

Pedro, lui, insiste sur le fait que les fourmis travaillent ensemble à la construction d’une vie commune. Alors que dans notre époque, nous assisterions à une disparition de la solidarité qui tend à l’individualisme des comportements.

Les attentats de Copenhague démontrent un éclatement des comportements au niveau européen. Pour Germain, nous faisons face à des progrès sans précédent et pourtant l’homme cherche la destruction de l’autre.

Le public-chercheur se questionne sur l’utilisation de la technologie dans nos sociétés. Nous connaissons les rapports de domination qui peuvent exister au sein de nos institutions, mais également au sein des rapports sociaux. Une limite est mise en avant, celle de l’utilisation de la technologie par les dominants.

L’exemple des médias est caractéristique à travers une forme de monopole institutionnel qui induit ce qui est diffusé sur les ondes radio ou encore les télévisions.

Il n’est pas logique d’imaginer une société où la haute technologie et l’utilisation des robots permettraient de mettre fin à l’aliénation du travail ?

Ludovic Darras prends un exemple concret du quotidien à travers le travail d’assistant téléphonique. Il explique que dans certaines entreprises, le répondeur n’est pas enregistré. En effet, un humain décroche le téléphone et dicte à l’interlocuteur un message imitant celui du répondeur. Cet humain n’a aucun droit de dialogue avec son interlocuteur, il doit se limiter à son texte.

L’utilisation de la robotique à des fins privés et la robotisation du travail chez les humains conduisent à nous interroger sur l’artefactualisation du vivant.

  • Vers une transformation de l’humain ?

Hans explique qu’il est important de comprendre les nouvelles technologies avant de se forger une opinion technophile ou technophobe. L’intelligence humaine est une intelligence vivante, cependant il faut prendre en considération l’importance des machines qui dépassent le travail et le raisonnement humain.

Pour Pedro, la place de l’humain est au cœur des relations de domination :

«  La technologie est dans une globalité qui est gérée par certains individus » en référence aux gouvernants. Pedro soulève le problème de l’humain dans une société fragmentée et qui répond en priorité au besoin de l’économie et non plus de l’homme.

Miguel Benasayag dans ces hypothèses de recherche explique l’importance et la domination de la macro-économie qui régit aujourd’hui le fonctionnement de nos sociétés. L’hypothèse du Mamotreto explique bien cela avec l’exemple des Indiens d’Amazonie.

Nous distinguons trois champs dans le Mamotreto :

  •  Le champ des mixtes : technologie, langue, macro-économie etc.

  •  Le champ biologique : espèces vivantes donc l’espèce humaine

  •  Le champ des particules élémentaires : atomes, électron, proton etc.

Les Indiens d’Amazonie sont des humains (champ biologique) et ne sont pas dépendants des nouvelles technologies ou des systèmes économiques mondiaux (champ des mixtes). Les Indiens comme espèce humaine vivent en Amazonie dans un environnement naturel et sont donc en lien permanent entre le champ des particules élémentaires et le champ biologique, nous pouvons parler de coévolution.

Cependant, la hausse de l’exploitation industrielle crée des conséquences environnementales sans précédent. Si les Indiens ne sont pas dépendants de ce régime économique, l’environnement dans lequel ils vivent est touché par des transformations au niveau des particules élémentaires. Les Indiens malgré leur autonomie géographique sont impacter par des choix nouveaux propres à notre époque dont ils ne sont pas responsables et de fait, entrainent des modifications au niveau environnemental, mais également au niveau du champ biologique, car ils sont intrinsèquement liés.

Notre époque est caractérisée par une domination qui dépasse le champ biologique. La macro-économie est une nouvelle forme intelligible par peu de personnes. Comment penser la question du vivant ?

  • «  La vie de la nature » Maurice Maeterlinck.

Extrait :

«  S’il rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou malchanceuses, il n’en est point qui soient entièrement dénuées de sagesse et d’ingéniosité. Toutes s’évertuent à l’accomplissement de leur œuvre ; toutes ont la magnifique ambition d’envahir et de conquérir la surface du globe en y multipliant à l’infini la forme d’existence qu’elles représentent. »

Ce texte met en avant la résistance des fleurs et leur défense omniprésente face au monde environnemental dans lequel elles vivent.

Pour Anne, il n’y a pas de création sans amour. Maeterlinck écrit ce texte pour donner une leçon avant la guerre de 1914. Les écrivains l’ont fait pour éviter l’horreur, mais n’ont pas été entendu. Ici la plante est un support naturel pour mettre l’homme face à ces responsabilités notamment face à la haine. Pour Pedro, une citation du texte met en avant la particularité de la résistance chez la plante comme un écho qui doit être entendu par l’homme :

«  Ce monde végétal qui nous paraît si paisible, si résigné, où tout semble acceptation, silence, obéissance, recueillement, est au contraire celui où la révolte contre la destinée est la plus véhémente et la plus obstinée. »

Mais pas seulement, Françoise Quillet met en avant dans ce texte le besoin de racine pour les plantes, mais également par l’espèce humaine qui fait face à une époque de la dislocation. Comment chacun d’entre nous peut-il définir et comprendre le besoin de racine ? Comment caractériser l’importance de la racine chez l’homme ?

La racine peut être à la fois une caractéristique géographique importante pour l’homme. Mais comme le souligne Christine, cela peut être également le sentiment d’appartenance à une religion ou encore à une culture. Un extrait du texte illustre pour Christine l’importance de la vie dans la Racine non pas comme un besoin, mais comme un fait important :

«  Nous verrons que la fleur donne à l’homme un prodigieux exemple d’insoumission, de courage, de persévérance et d’ingéniosité. Si nous avions mis à soulever diverses nécessités qui nous écrasent, celles par exemple de la douleur, de la vieillesse et de la mort, la moitié de l’énergie qu’a déployée telle petite fleur de nos jardins, il est permis de croire que notre sort serait très différent de ce qu’il est. »

C’est donc cette recherche du bonheur en évitant de voir dans la mort une fatalité, mais bien un élément qui caractérise le fait d’être vivant, que Hans met en avant une citation qui relativise l’importance des mots que l’on calque sur les autres espèces vivantes :

«  Du reste, les noms que nous donnons aux genres, espèces et variétés finissent par nous tromper nous-mêmes, et nous créons ainsi d’imaginaires types que nous croyons fixés, alors qu’ils ne sont probablement que les représentants d’une même fleur qui continue de modifier lentement ses organes selon de lentes circonstances »

  • Les Corps Magnétiques de la Compagnie Mossoux Bonté.

Vidéo : Les Corps Magnétiques.

« Quatre hommes et quatre femmes circulent sur une frontière : ligne de démarcation, bord de fosse, départ de course. Ils sont comme les sentinelles involontaires dʼun monde interdit ou dʼun univers à préserver. Le nôtre, sans doute. Ils ne le savent plus. Ils sont très concrètement là, mais leur présence leur semble cependant incertaine ; tout ce qu’ils accompliront sera marqué du doute, ou plutôt d’un irrémédiable soupçon : est-ce bien eux, réunis là et pour quelle raison ? Existent-ils réellement, ne sont-ils pas l’incarnation de quelque monstrueux rêveur ? Ces questions les dépassent, mais ils agissent comme des aveugles marchant avec assurance dans le noir. »  Patrick Bonté 2009.

Ludovic Darras explique que ce travail scénique peut être comparable à ce qui se produit dans le cerveau humain. Comment peut-on reconnaître le vivant dans cette pièce ? Qu’est-ce qui est organique ?

Pour Anne, il est certain après cet extrait que les robots contrairement à l’espèce humaine ne puissent faire du sensible. On distingue le corps des hommes et celui des femmes, il y a un discours prégnant même s’ils ne parlent pas. C’est difficile d’expliquer ce qui vient d’être vécu. Hans ne peut pas expliquer ce qu’il vient de voir : «  je n’ai pas les mots pour ce que j’ai ressenti, j’aimerai l’expliquer, mais je ne peux pas l’expliquer avec des mots »

Pour certains, cette représentation apparaît comme une forme de culture qui n’est pas accessible car la compréhension est complexe. Ce qui vient d’être perçu représente bien la réflexion du vivant : ces danseurs vivants génèrent du vivant à travers leurs corps dansés.

Christine perçoit dans leurs mouvements une différence entre deux corps : d’une part le corps mécanique, une forme de robotisation, mais également un corps humain plus fluide qui permet de mieux cerner le vivant et le sensible.

Un passage marque pour Thaïs la différence entre l’aspect mécanique et naturel lorsque les trois femmes expriment le fait de boire de l’eau, accroupies portant leurs mains à leur bouche pour s’hydrater. C’est un contrepoint à la mécanique du corps, car « boire de l’eau représente le geste de la vie ».