Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Réunion entre deux – 17 février 2014

La réunion commence à 17H10 et se termine deux heures plus tard.
Nous étions en tout 14 comprenant Nicolas, Karine et moi-même.

S’il demeure fondamental de prévoir une trame pour l’élaboration d’une réunion, il faut aussi, je crois, faire preuve d’ouverture vers toutes propositions.

Nous n’avons pas commencé comme je le pensais par la lecture du texte de Gaëlle, mais par une présentation des dessins de Hans qui tenait à les présenter pour commencer. En effet, de la réunion entre-deux du 20 janvier, il m’avait dit qu’il ramènerait des dessins, mais qu’il ne savait pas comment les définir, car ce qu’il faisait, il ne savait, pas comment le nommer. Pour ma part, tout ce qui peut faire avancer la réflexion du laboratoire dans un sens est bon à prendre à condition bien entendu que cela se réfère aux problématiques abordées en séminaire ou lors de nos réunions. La réunion commence donc à partir des dessins de Hans.

  • Présentation de trois formes de dessins.

Hans a commencé son propos en expliquant qu’il n’était pas « un génie », mais qu’il réfléchissait au changement de notre société. Pour ce faire il part d’un postulat concernant ces dessins «  Je ne peux pas clarifier ce que je fais ».  Pour lui deux dessins sont symptomatiques de la société à un moment donné.  Ces deux dessins sont surtout des symboles qui ont concentré le ressenti d’une époque.  Il était important de comprendre l’importance de deux symboles pour ensuite arriver à un symbole qu’il a créé et qui reflète la symbolique de notre ère.

Je tiens à préciser que les dessins qu’il a présentés étaient faits par lui-même, les images présentées ici ne sont pas des reproductions fidèles. Cependant elles reflètent bien son propos.

–       Le symbole de la roue.

Cela représente pour lui un symbole important, c’est-à-dire celui de la continuité. Le début et la fin sont liés tel un mouvement circulaire. Cela fait également référence à la roue de la Fortune, un symbole présent dans les sociétés indonésiennes qui était « une pensée qui a permis d’être approprié par le peuple ». Ce symbole marque l’espoir d’un tout, le fait que tout soit lié. Karine évoque les réflexions de Miguel sur la question des sociétés animistes où la vie était perçue comme un tout, le cercle étant le symbole d’une unité de la vie.

–       Le Symbole du Mur avec échelle :

L’explication de ce symbole était plus complexe à appréhender. Pour Hans ce symbole fait référence au « prophète Jeremie » cité dans la Bible. Dès lors, Hans nous a expliqué la vie de ce prophète et la référence au mur, je me permets ici de citer l’histoire tirée de la Bible (Ancien Testament). Selon la traduction œcuménique de la Bible de 2004, Jérémie est présenté comme un « grand solitaire » sa mission l’a conduit à être à l’écart de la société, un état qui la fait souffrir. Il sera ascète une grande partie de sa vie. Après avoir connu la prison, il fut exilé en Égypte.

Il prédit/prophétise :

–       L’arrivée des Chaldéens

–       La destruction de Jérusalem

–       L’exil des Judéens à Babylone

–       La destruction de nombreux peuples étrangers

Ces exemples illustrent pour Hans, le fait que Jérémie s’est interrogé sur « les murs qui sont devenus des remparts mondiaux », comment les sauter ? Ce récit est pour lui la démonstration de la volonté de transcender les frontières pour « prédire » les changements d’une époque.

–       Symbole propre à notre époque :

Après avoir expliqué pour lui l’importance de ces deux symboles durant des périodes données. Hans a dessiné un dessin (carré en 3D jaune avec un cercle rouge sur le dessus) afin de représenter le symbole de « l’arrêt d’urgence ». Pour ce faire, il nous a parlé d’une histoire personnelle où l’important est de comprendre que nous ne devons plus être dépendant des machines. C’est un frein à la vie dans nos sociétés.

Enfin, je tiens à préciser que Hans avait préparé son intervention, car qui trouvait à quoi faisait référence son dessin avait droit à un cake au chocolat de son boulanger.

(Gâteau soit dit au passage excellent).

  • Débat autour d’une époque qui nous écrase :

À travers cette présentation des symboles Hans a suscité un débat atout de l’époque dans laquelle nous vivons. Le constat est celui d’une société ou nous sommes tous écrasés d’une manière ou d’une autre.

Les grands axes de réflexions émergées :

–       Humanité est dite augmentée, mais personne ne le perçoit réellement.

–       Période de destruction du vivant.

–       Vente d’une nouvelle idéologie longtemps maintenue par des classes dirigeantes.

Suite à quoi, Marc, qui pour la première fois assistait à la réunion entre-deux nous a fait part de deux références qui pour lui font sens :

« Club de Rome, limites de la croissance » par Barbara Cassin.

«  Humain, enquête sur ces révolutions qui vont changer nos vies » Monique Atlan et Roger-Pol droit.

La question de l’humanité dans la première partie de la réunion était omniprésente en lien avec le constat d’une augmentation de la complexité des relations et des savoirs.

Cependant, le problème était le suivant, chaque personne autour de la table a fait du lien entre « sujets de sociétés[1]» et «  domination ».

Tous ont dressé le constat d’une société ou nous sommes aliénés, cependant personne ne savait clarifier qui était «  l’autre, le responsable ».

Chacun a des termes pour parler de ceux qui sont responsables de la société dans laquelle nous vivons :

–       « les classes dominantes ».

–       «  les autres »

–       « les bourgeois »

–       «  Phénomène »

–       « Ils le savent »

–       « Ils sont responsables »

–       « un discours nouveau ».

Dès lors, j’ai voulu leur poser une question qui, je crois, n’a pas fait écho directement. Je leur ai fait remarquer qu’en les écoutant et en notant leurs propos, tous autour de cette table ont cette sensation d’être dominés, mais personne ne peut le définir réellement. Chacun selon son vécu, colle une étiquette aux « responsables » sans savoir définir les termes qu’ils emploient comme ceux cités au-dessus.

Donc, j’ai voulu leur demander s’il n’y avait pas une forme de problème d’identification propre à notre époque. Que nous ne pouvions pas identifier des « responsables » clairement ! Cependant, je crois que j’ai retenu l’attention sur le « mot responsable ».

La réflexion a donc commencé par se poursuivre autour de la nécessité d’identifier des responsables et non pas de réfléchir au constat commun, mais que chacun qualifie par des termes qui lui est propre. Car ces termes sont et demeurent une forme propre à notre époque.

Durant ce moment deux nouvelles références ont émergé :

–       Le film Louise Michel, l’histoire d’une Dame qui recherche désespérément son directeur sans jamais l’identifier.

–       Ou encore « Le Château » de Kafka.  (Le récit suit les aventures de K., qui se bat pour entrer en contact avec les autorités du village où il vient d’arriver, afin d’officialiser son statut d’arpenteur. Mais le « château » où résident les fonctionnaires demeure inaccessible).

Là encore, si cela peut être fondamentalement intéressant de savoir ce qui caractérise l’inaccessibilité de nos dominants ce n’est pas avec exactitude l’enjeu de la recherche du Laboratoire Art et Époque.

  • Constat :

Nicolas est intervenu directement.

Si pour lui ces réflexions ne sont pas dénuées de sens, elles ne sont pas le cœur de la recherche à proprement dite et donc il convient avant tout de chose de clarifier la situation.  Il propose plusieurs pistes de réflexion :

–       Comment repère t’on des formes qui permettraient d’annihiler le vivant ?

–       Qu’est-ce que le vivant dans notre époque ?

–       Le postulat étant que chaque époque étant caractérisée par de grands courants dans lesquel les individus sont portés, comment reprendre le pouvoir d’agir dans le courant actuel ? Comment l’appréhender et le définir ?

–       Pouvons-nous le définir ?

Cependant, la perception de ces différentes problématiques n’a pas été tout de suite claire. Les réflexions se sont posées autour de la question de la nature et du naturel dans notre société en faisant allusion à la destruction de l’environnement ou encore la nécessité que le sexe permet avant tout de chose de se reproduire.

Suite à quoi Karine s’est permis de rectifier le propos en expliquant qu’il est délicat de prétendre que le sexe ne sert que dans le cas de la reproduction et qu’une dimension du plaisir propre ne peut être négligée.

En effet, Karine par son intervention a expliqué que nous ne pouvons pas dresser des constats empiriques et les définir comme des faits établis.

Après cela, nous avons réfléchi à l’importance de définir clairement les termes que nous employons, nous ne pouvons pas parler « des autres », « des dominants », de la « nature » sans préciser à quoi nous faisons référence. Sinon cela entraîne soit une mauvaise compréhension dans nos discussions ou de décrire des situations de manière empirique. Ces deux points ne peuvent pas faire avancer la discussion.

  • Rupture :

Trois points ont à mon sens entrainé une forme de rupture et de compréhension au sein du groupe.

D’une part l’intervention de Nicolas qui a recentré le sens de la recherche et d’autre part l’importance de définir clairement nos termes et de s’approprier les situations auxquelles nous faisons référence.

Il ne s’agit pas d’établir un constat du libéralisme en tant que tel ou bien de se concentrer sur une liste louable des problèmes que nous rencontrons dans notre époque,  mais bien de se demander : comment est ce que ce conglomérat de pensée et de ressenti peuvent permettre l’émergence de formes propres à notre époque ?

Enfin, la lecture du texte de Gaëlle qui est arrivé comme un clin d’œil du destin, car la lecture de ce texte était juste. Début de la lecture, Gaëlle rentre dans la salle, reprise de la lecture et je crois que les « deux points de rupture » et ce « moment » ont permis une prise de conscience générale et une forme de compréhension de l’enjeu autour de la recherche.

Suite à quoi nous nous sommes questionnés sur le « Comment ? ».

Comment parvenir à nous questionner sur les formes propres à notre société ?

Pour cela, il faut être en posture de sociologue. C’est à dire avoir conscience qu’il est nécessaire de prendre du recul pour comprendre un fait. Mais à la différence de celui-ci, le groupe doit accepter que ce recul passe par l’intime. Car c’est ce groupe et les personnes qui le constituent qui à travers leurs quotidiens doivent trouver une résonnance qui permet de réfléchir à une forme propre.

  • Du théâtre de boulevard à la question du temps.

Nicolas par l’exemple du théâtre de boulevard a mis en évidence un élément caractéristique à notre époque.

Pour lui, le théâtre de boulevard a eu beaucoup de conséquences sur l’approche du public et des pièces. En effet,  ce genre de théâtre est une forme de consommation comme la télévision, ou les spectateurs ne sont pas enclins à réfléchir sur ce qu’ils perçoivent. Non, ils regardent, s’amusent, contemplent mais n’échangent pas pour autant. Après une pièce de théâtre, le public ne cherche plus à rester pour discuter de ce qui vient d’être joué, la compréhension n’est plus quelque chose de fondamental. Une forme d’habitude gangrène la nécessité d’avoir un retour, les spectateurs vont peut-être finir par être un terme regroupant « ceux qui regardent la télé » ou bien « ceux qui se déplacent pour regarder une pièce ». La distinction s’amenuise… Ce constat est une forme propre à notre époque qui a une conséquence directe sur les artistes.

Le groupe a donc réfléchi à cette standardisation et c’est trouvé motivé pour réfléchir aux formes qui émergent : À l’heure où le savoir n’a jamais été aussi partagé et en même temps peu connu de tous, le temps est devenu un combat effréné dans lequel dans notre quotidien, professions, intimité, nous sommes confrontés.

Nous avons donc pris en considération que nous devons prendre le temps de réfléchir longuement. L’enjeu du laboratoire n’est pas de tout expliquer et de prétendre des certitudes sur notre temps, mais bien d’élaborer une grande réflexion.

De mettre en avant cette nécessité de réfléchir, de commencer à poser quelques pierres nouvelles. Cela passe donc par toutes les discussions précédentes des réunions de l’Entre-deux.

Je crois sincèrement que des réflexions sur le libéralisme, la politique, les questions de sociétés, de l’art, de l’environnement, de nos peurs, de nos manques de temps nous avons lors de cette dernière réunion compris, la nécessité ensemble de prendre en considération le temps, l’intime, la réflexion de prendre du recul pour comprendre ce qui caractérise les nouvelles formes qui émergent.

A.K

 

 Ce qui est bien planté ne peut être arraché,

Ce qui est bien étreint ne peut se dégager,

C’est grâce à la vertu que fils et petits fils

Célèbrent sans faillir le culte des ancêtres.

Cultivée en soi-même

Sa vertu sera authentique ;

Cultivée dans sa famille,

Elle s’enrichira ;

Cultivée dans son village,

Elle grandira ;

Cultivée dans l’état,

Elle sera florissante ;

Cultivée dans le monde,

Elle deviendra universelle.

Autrui, on l’observe d’après soi-même ;

Les familles, d’après sa famille ;

Les villages, d’après son village ;

Les états, d’après son état ;

Le monde, d’après ce monde ;

Comment puis-je savoir comment va le monde ?

Par tout ce qui vient d’être dit.

Tao-tö king / Lao-tseu


[1] Nous avons abordé la question de l’environnement, de la pédophilie, de l’Ukraine, du libéralisme et sa domination économiques, etc.