Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Réunion entre-deux – 19 mai 2014

Nous sommes 10 pour cette avant-dernière réunion entre-deux. Norbert Choquet, plasticien et Marie Ampe, costumière sont présents pour ce moment.

Lors de la réunion du 28 avril, Jeannine engagée dans le laboratoire, nous avait fait part d’un texte, dans lequel, elle nous donne sa perception de l’époque. Un texte important, car elle retrace à travers son passé, ses expériences, la manière dont elle appréhende la société dans laquelle nous vivons.

Pour illustrer son propos, Jeannine fait référence à Aristote « Nous sommes libres quand nous obéissons à plus grand que soit ! Nous sommes esclaves quand nous obéissons à plus petit ». L’idée de l’échange, à travers la parole, mais également celui d’un apprentissage respectueux sont pour Jeannine, des éléments importants à valoriser dans notre époque.

Pour Pedro, ce texte représente un écrit qui se veut accessible, agréable à lire, mais qui surtout, donne une impression d’éternel optimisme. La question du conflit doit également avoir une place importante dans les relations actuelles, dans le sens ou il est omniprésent dans une société qui « se veut » hiérarchique, organisée en classes sociales, où l’endogamie au sens de Pierre Bourdieu serait omniprésente. La vision optimisme du texte apparaît certes compréhensible, mais non réaliste à sons sens.

Anne voit à travers ce texte non par une forme d’art, mais plutôt une forme de créativité, car selon elle : « je préfère la créativité au mot art, car celui-ci permet à chacun de découvrir par lui même ». La perception de Jeannine dans l’époque se traduit, par « une ouverture, qui donne à voir et à ressentir le vécu, dans l’intime, au-delà de l’intimité ».

Ces échanges illustrent, une réflexion difficile à expliquer, mais omniprésente dans les réunions entre-deux. C’est à dire, que le « public » engagé dans le laboratoire, à travers ces expériences et son vécu cherche à comprendre une époque. Une recherche, qui permet à la Compagnie Théâtre Inutile et aux chercheurs comme Miguel Benasayag de s’appuyer sur une réalité des parcours de vies propres à un territoire, le territoire du vécu. Chercher à appréhender une époque à travers les séminaires avec les interventions artistiques, historiques ou encore anthropologiques est fondamental. Mais appréhender, la compréhension du public engagé dans la recherche, et de percevoir ce qui fait sens pour eux, permet de cerner une réflexion à la fois plus grande et plus précise.

Plus grande, car nous ne nous limitons pas au savoir « savant », mais nous voulons comprendre ce qui fait sens pour tous, public, chercheurs, artistes…

Plus précise, car chaque personne lors des réunions de l’entre-deux parvient à comprendre les propos des chercheurs et les confrontés dans une réalité qui est la leur. Ces échanges permanents permettent à la compagnie de croiser toutes les formes de savoirs à un moment donné pour chercher des formes artistiques propres à notre époque.

La compréhension passe par la réflexion. Jeannine dans son texte appréhende ces expériences par une approche plus « théologique ». Loin du prosélytisme, mais bien de la compréhension de la pensée savante et historique, d’autres personnes ont laissé de côté leurs appréhensions, plus ou moins « contre la religion » pour comprendre le discours de Jeannine. Cette réunion permet de confronter les savoirs de notre époque en prenant réellement en considérations les paroles des uns et des autres, dans une perspective de recherche et non pas une perspective personnelle.

C’est à ce titre que Norbert évoque «  Je ne fais pas de Psychologie au plateau ». Cela n’est pas négatif, mais bien dans le sens de la recherche : «  On travaille avec l’objet au plateau qui n’a pas de psychologie ». La volonté et la perception personnelle dans le travail de plateau n’ont de sens que dans la volonté de chercher ensemble.

La compréhension de notre époque à travers les individualités.

Dans nos réflexions, nous sommes loin du « Carpe Diem » de Ronsard, nous sommes dans une volonté de comprendre le présent. Pour ce faire, nous l’opposons à l’idée d’un passé plus heureux, ou les hommes auraient été plus libres sous d’autres régimes. Où a contrario, à un passé avec des souvenirs de régimes dictatoriaux, de guerres européennes qui ont structuré un présent complexe et individuel, mais sommes-nous vivant et heureux ?

Si ces questions sont « existentielles », il convient de comprendre que nous avons besoin de repères, qui sont des bases de réflexions. Autour de la table, chacun appréhende le passé différemment, certainement par crainte d’un futur qui s’assombrit à l’heure, d’évolution diverse et complexe :

  •      la place des nouvelles technologies.
  •      notre relation aux artefacts technologiques.
  •      les relations internationales enclines à une entité mondiale qu’est le marché économique.

Pour Marc, il y a aujourd’hui « une culture de mort » dans le sens ou notre société profite d’autrui pour en tirer profit :

« Nous sommes à la fin d’un Ancien Monde, je le déplore et émerge un Nouveau Monde avec des objets inutiles, j’ai peur que l’esthétisme devienne un argument qui transforme le vivant en marchandise ».

L’enjeu n’est pas d’imposer une vision de la société, mais bien de prendre en considération le ressenti de chacun à travers notre époque.

Le Laboratoire et son appropriation et son ressenti.

 Le Laboratoire se définit comme un lieu de recherche, où l’on réunit et dispose des savoirs, des prérequis, des expériences de compréhension, lieu du ressenti et de l’engagement dans un processus de création artistique. Lieu où l’on pratique des expérimentations nécessaires à la recherche artistique pour la Compagnie Théâtre Inutile.

Chacune de ces personnes, chercheurs, habitants, publics, artistes, étudiants disposent de la même force de proposition et de réflexion. Ce lieu, à vocation à comprendre l’époque actuelle et l’origine de ces mutations, afin de pouvoir réapproprier les moyens de l’action sur le monde. L’art et la culture sont-ils des endroits de protection de la vie ?

Dans ce contexte, voici quelques réflexions du public engagé dans les réunions entre-deux :

«  On ne vient pas répéter ce que l’on sait, mais pour en savoir davantage, apporter et confronter ce que l’on a reçu ».

« Cela m’intéresse, car dans ma jeunesse, tous les laboratoires nous devions les monter nous même et trouver seul, nous n’avions pas d’apprenants, nous réfléchissions par nous-mêmes ».

«  Nous sommes tous à la recherche d’un lieu d’expression, individuel et collectif »

«  Le fait de vouloir s’exprimer et de comprendre est un besoin ».

«  Cette réunion est un lieu de recherche et d’expression, comme une sorte de Think Tanks » (Métaphore dans le sens groupe de réflexion et de recherche).

«  Je viens pour le plaisir et rencontrer des gens, je viens pour ce que j’ai besoin de comprendre et de partager à travers le théâtre et satisfaire mon appétit culturel et pourtant je n’ai pas été à l’école ! ».

Les formes de savoirs propres à notre époque.

Le savoir est le fait de bien connaître quelque chose, qui permet d’être employé ou d’être mis en pratique. Comme le fait de savoir lire, compter, faire de la musique. Mais c’est également, le fait d’être conscient et de se rendre compte. Le savoir à un lien important avec l’idée de la connaissance et de l’apprentissage. Comment pouvons-nous définir celui qui détiendrait le savoir ? Cela engendre la question de se demander que d’autres ne le détiennent pas ?

«  La connaissance est partout, il faut être capable de prendre le temps qu’il faut pour l’acquérir et y réfléchir, l’organisation sociale n’a pas bougé avec les représentants des savoirs ».

Dans nos échanges, certains pensent que le savoir est maintenu à travers des personnes : des apprenants ou encore des détenteurs d’un savoir « dominant ». Il y a dans nos débats, l’idée de ce qui savent et ceux qui ne savent pas. L’écart deviendra de plus en plus grand à l’heure de la mondialisation. En sociologie, nous évoquons les disparités des chances face aux savoirs, le vécu et l’appartenance du milieu dans lequel l’enfant vit selon que l’on vienne de classe / caste / couche sociales plus ou moins aisées.

La volonté du Laboratoire, est justement de partir du postulat que le savoir est réellement partagé. Les mots pour l’appréhender et le qualifier, certes, peuvent variés, mais néanmoins, nous pouvons tous chercher si nous nous y engageons. C’est une expérimentation, une tentative de réflexion et d’élaboration collective. La création d’un lien qui doit aboutir, à travers le théâtre et l’art, à contribuer au processus de création artistique. C’est le lieu de l’autre chose possible.

 Réflexion lors de la réunion :

«  Anthropologie ou passage du monde ancien à un monde nouveau ? Cette phrase de transition caractérisée : d’une part par l’émergence massive de nouvelles techniques et d’autre part, invasion de néo-outils et technologies, sortes d’exosquelettes et d’endosquelettes identitaires (comme Google, Facebook, nouvelles tablettes, etc.). Aujourd’hui, cela s’accélère et devient mondialisé.

La pensée sauvage, la pensée primitive, la pensée religieuse font face à ce que Miguel et d’autres chercheurs en sciences de l’information évoquent. Avec la pensée « Scientifique », nous sommes devant un néo-positivisme constructionniste, post humaniste…bref, devant une nouvelle poussée de notre civilisation, une bascule. Ne jamais perdre de vue que si la nature de l’homme ( son regard, son corps) a toujours été de prêter des sentiments à la nature ( son environnement, soleil, arbre, rivière, ancêtres, la mort, la fécondité, les choses visibles et invisibles) donnent naissance à des systèmes de pensée supérieurs comme la mythologie, le chamanisme. D’ou la nécessité de sentir et de voir, de décrypter ces deux phénomènes dans notre époque. Au sens de Miguel, je pense en être acteur et non l’esclave de puissance (comme la main invisible du marché) et des avatars de l’histoire en cours.

Les béquilles identitaires, exo-squelettes et endo- squelettes post-naturel avec les anciens systèmes archaïques de pensée, il continuera de les utilisé sur la pensée scientifique et qu’un jour elles deviendront belles et indispensables, comme la nature jadis.

Mais devant cette transition entre civilisations, les pires comme les meilleurs peuvent surgir. Cela va plus vite que prévu, pire cela échappe au contrôle de l’humanité entière, devient un standard de vie et se substitue à la nature réelle pour y juxtaposer un monde virtuel.

L’homme peut s’adapter à tout, y compris a l’horreur suprême et puis avec sa capacité à l’idéalisation, à embellir et magnifier. Nous avons vu les hommes capables de créer le monde de demain. »