Le laboratoire art et époque est piloté par La Compagnie Théâtre Inutile et Miguel Benasayag.

Séminaire – 5 janvier 2015

Pour cette nouvelle année, le premier séminaire s’ouvre avec la participation de Françoise Quillet, directrice du Centre international de Réflexion et de Recherche sur les Arts du Spectacle, de Miguel Benasayag philosophe-chercheur ainsi que de l’équipe de la Compagnie Théâtre Inutile. Ce séminaire porte sur l’acteur et sa perception au théâtre.

« Je vais apporter ma conception d’une lecture possible du théâtre d’Artaud » Françoise Quillet

Antonin Artaud cherche à sortir de la culture occidentale afin de revenir à la source de la Culture. Il cherche de nouvelles formes théâtrales et s’interroge sur l’Homme et la question du vivant. Comment l’homme dans sa spécificité dans notre monde pense t-il le réel ? Quels usages symboliques a-t-il du réel ? Comment retrouver, dans le théâtre, les signes qui parlent au spectateur d’aujourd’hui ?

Pour se questionner sur la place de l’homme et la rencontre avec le spectateur, il faut tenter de revenir à des formes originelles du langage. L’ouvrage de Michel Foucault «Les mots et les choses» cherche à comprendre dans les périodes historiques un certain nombre de conditions de vérité, afin de montrer dans les différentes époques ce qui était acceptable ou non, et notamment à travers l’utilisation du discours. Un discours fluctuant selon les époques.

Pour Françoise Quillet, Antonin Artaud chercher à aller dans une culture de la non-séparation. Le monde ne peut pas être divisé en catégorie. Il faut sortir de cette pensée rationnelle et cartésienne propre au XVIIe siècle afin de revenir à la manière originelle dont on pensait le monde. Artaud veut comprendre les origines de la culture pour comprendre le malaise d’aujourd’hui :

« Ce que Artaud voit est devenu réalité comme pure négativité, comme un problème, comme un épuisement de la culture occidentale. » Miguel Benasayag.

L’enjeu est de percevoir l’invisible qui disparaît dans nos cultures modernes pour appréhender tout ce que l’on ne connaît pas. C’est une pensée du monde, où il existe une vérité à trouver de l’ordre de l’invisible pour nous réactiver avec l’être humain. Miguel Benasayag, précise que notre époque est caractérisée par un rapport extérieur à une intériorité où la « vérité » va devenir un extérieur pragmatique important qui démystifie la vie.

« La matière noire représente une série de compréhension complexe. À partir de 10% que l’on connaît, on a 90 % des fonctionnement qui ne peuvent pas s’expliquer par ces 10 %. D’un point de vue astrologique, la matière noire est le constat d’une masse invisible dont on n’a pas la moindre idée de savoir sous quelle forme elle existe. On voit les côtés magiques de cette incompréhension. Les occidentaux nomment cela « matière noire » comme si l’on pouvait connaître un invisible avec lequel cohabiter. Or, l’effort d’Artaud pour nommer l’invisible est un effort pour éviter le rationnel scientiste » Miguel Benasayag.

  • « Lier la métaphysique et la spiritualité » à propos du Théâtre d’Asie :

Artaud cherche à comprendre et défend la circulation d’un monde unifié liant à la fois le concret et tout ce qui peut être abstrait. Il ne voit pas ces deux éléments comme antinomiques. L’individu est un artiste qui arrive à son corps pour faire rejoindre toutes les identités. Pour lui un geste doit être à la fois concret et spirituel. Platon rejetait l’acteur et l’art théâtral au nom de la philosophie, car il ne voyait pas ici comment trouver la vérité. Antonin Artaud lui pense trouver non pas la vérité, mais cherche les vérités.

Antonin Artaud à propos de l’acteur, qui est au centre de la globalité de notre monde :

« Le geste en est la matière et la tête, et si l’on veut l’alpha et l’oméga »

« Le pouvoir du théâtre est de s’appuyer sur le pouvoir communicatif et le mimétisme magique d’un geste, car un geste porte en lui sa force »

« Artaud loue Shakespeare. Le problème est l’utilisation faite dans la culture. « J’ai toujours été étonnée quand on oppose les théâtres d’Asie et les théâtres d’occident entre texte et acteur, c’est une erreur ». Selon Françoise Quillet, il n’y a pas d’improvisation de l’acteur sans texte.

  • Il faut se questionner sur la façon dont l’acteur questionnait le texte et pourquoi ?

L’acteur doit chercher les énergies originelles dans notre propre langue à travers la recherche du souffle. Pour Artaud, cette énergie est utilisée au sein de la parole. Il propose à l’acteur de faire un travail verbal pour trouver dans le souffle une énergie qui va permettre à l’acteur d’être autre. Il plonge dans les origines de la parole. On le trouve chez un autre metteur en scène comme Peter Brook, il va trouver des éléments dans son théâtre et cherche à faire ce travail de la parole. Il cherche la source même du langage.

« Toutes les opérations par lesquelles le mot à passer, par cri, onomatopées, par signes, inquiétudes et par d’abondantes impressions nerveuses, plan par plan, l’acteur doit le refaire » Artaud.

Miguel Benasayag précise que l’occident va considérer la parole comme un point d’oubli du corps :  » La danse occidentale a pour objectif de faire oublier les contraintes corporelles du corps, orienté vers la preuve que la culture peut vaincre la pesanteur du corps  »

(confère les travaux de la fabrication du corps occidental. Dans les travaux de Philippe Ariès )

Artaud essaye de trouver l’énergie dans le corps à travers l’invisible et l’abstrait et cela à partir du souffle. Il mobilise le sensible au carrefour du corps et du vivant. C’est du souffle qui représente l’origine qu’il faut chercher selon Françoise Quillet :

« Ces forces ont leurs trajets matériels, d’organes et dans les organes » Artaud.

« L’acteur danseur est un hiéroglyphe animé » Artaud.

Porté par l’énergie des muscles et du souffle, l’acteur doit trouver la source à partir de laquelle il peut être sur scène. C’est le mot raidi. Il faut le souffle et le corps qui transmettent, mais en même temps il est raidi, car il est obligé d’aller au-delà des limites qu’on lui impose. L’acteur doit faire éclater ces propres délimitations. Il doit s’ouvrir au magnétisme de la nature, pour devenir une réalité qui inclut l’humain, mais en même temps l’inscrit dans un ensemble d’espace plus vaste.

« Il y a une différence d’un point de vue de la recherche et de la philosophie entre ce qui traverse l’humain et l’homme augmenté. Le vivant déploie sa puissance. En déployant sa puissance, il obtient de nouveaux possibles. L’homme augmenté est un agrégat, par rapport à une unité où sont additionnées des choses artefactualisées. Quelle est la frontière entre l’agrégat et le déploiement intime du corps ? » Miguel Benasayag.

  • Qu’est-ce que Artaud entend sur le corps sans organe ?

« Par rapport à la marionnette, et au rapport entre le comédien et la marionnette, je trouve les chemins de ce que tu disais. Le corps est dans un espace dans lequel le spectateur se projette. » Nicolas Saelens

Nous sommes dans l’idée d’un principe organique dans lequel le tout précède les parties. Aujourd’hui, la médecine est une médecine d’organes sans corps. Même ceux qui pensent l’ensemble, le pensent comme un organe de plus. C’est une spécialité qui étudie un organe. La médecine actuelle évoque le fait que les organes interagissent qu’ils peuvent être changés, augmentés : « Nous sommes dans un principe épistémologique ou le tout précède les parties, un principe organique développe des organes, les transforme pour déployer ces organes. L’idée qu’il y a un tout qui précède les parties et a pour objectif de se développer à partir des parties appropriées » Miguel Benasayag.

Antonin Artaud, ne perçoit pas le corps ou les organes de manière indépendante. Pour lui, il existe un tout qui interagit en permanence. L’acteur s’apprête à être colonisé par un tout. Mais l’acteur n’appréhende pas le corps par partie distincte. Il existe une résonance de tous les éléments qui sont présents.

  • Échange à propos de l’acteur et du corps:

« Vous n’avez pas évoqué l’acteur à l’Opéra, dans la danse classique ou encore moderne ? » Xavier.

« Je crois que dans la danse classique, avec tous les archétypes, il y a une recherche de la domination du corps et de la contrainte. Il y a dans la formation de la discipline du danseur, un apprentissage très strict. La danse contemporaine permet que le corps émerge et reprend ses droits. Une recherche qui peut être une provocation. Une rupture avec la beauté harmonieuse qui est capable d’oublier les contraintes. Il y a un décalage, une recherche de la dislocation de cette harmonie et de cette idée. Mais cela arrive historiquement entre la musique classique et romantique, un questionnement sur la bonne forme. Dans la musique contemporaine, la dislocation se manifeste. » Miguel Benasayag.

Françoise Quillet évoque l’opéra chinois qui est en lien avec le théâtre d’Asie. Il y a un rapport très important entre le mot, la sonorité et le corps. Il y a un lien entre le geste et l’acteur qui est toujours en mouvement. Si le travail de la voix tout comme la danse commencent vers 7 ans dans nos sociétés occidentales, le rapport entre le corps et l’apprentissage des arts est moins approfondi. En effet, quand un acteur de théâtre d’Asie fait des acrobaties, il existe également un jeu d’acteur, une présence du chant et dans la danse contrairement à nos arts occidentaux. Ils n’ont pas les mêmes formations au niveau corporel ou encore au niveau vocal.

« Artaud nous intéresse par la compréhension que l’altérité ne le mène pas à la relativité culturelle, avec chacun sa culture. Pour Artaud, il y a un socle de distinction qui est la condition même du développement des autres cultures. » Miguel Benasayag.

  • Point sur la recherche en rapport avec les principes organiques :

Le vivant est enclin à la colonisation de la technologie dans les sphères du quotidien. Le développement de la technologie doit être confronté à une réflexion avec la place du vivant dans notre époque.

Quelles sont les formes de l’hybridation de la technique avec le vivant aujourd’hui ?

Qu’est ce que le vivant dans notre époque ?

« J’ai eu un vélo et j’étais attaché, pendant ces différentes années, j’ai du changer toutes les pièces, la seule chose qui restait d’origine c’était le cadre, tout le reste était changé. Pourtant, c’était toujours mon vélo. » Patrice du public-chercheur

« C’est l’exemple d’une hybridation organique avec un artefact. Le fait qu’il y a une histoire le rend important, cependant en technique il n’y a pas d’histoire c’est purement organique. Quand on voit comment la mémoire fonctionne par perte, le vivant n’est jamais dans le présent » Miguel Benasayag.